L'essentiel en 30 secondes

L'islam compte la raison parmi les cinq biens que la charia protège, et le Coran décrit sans reproche la tristesse et la détresse de prophètes comme Ya'qûb. Le Prophète ﷺ a pleuré, demandé à Allah de le protéger du souci et de la tristesse, et ordonné de se soigner, un ordre que les savants appliquent aussi aux troubles psychiques. La prière, le rappel d'Allah, les invocations et la bonne compagnie aident à tenir, et quand la souffrance dure plus de deux semaines, consulter un professionnel est permis et conseillé.

Au moment où son fils Ibrahim rendait son dernier souffle, le Prophète ﷺ a pleuré. 'Abd ar-Rahmân ibn 'Awf s'en est étonné, et il lui a répondu « Ô Ibn 'Awf, c'est une miséricorde », puis « Les yeux versent des larmes, le cœur est triste, et nous ne disons que ce qui satisfait notre Seigneur » (Al-Boukhari, n° 1303). Le meilleur des croyants a donc connu le chagrin et l'a laissé voir devant ses compagnons.

Beaucoup de musulmans vivent pourtant leur anxiété, leur tristesse ou leurs pensées envahissantes dans la honte, convaincus qu'un bon croyant ne devrait pas souffrir ainsi. Selon l'Organisation mondiale de la santé, 1,2 milliard de personnes vivaient avec un trouble mental en 2023, soit près d'une personne sur sept dans le monde, et seul un tiers des personnes atteintes de dépression reçoit des soins adaptés. Les musulmans font partie de ces chiffres, et l'islam leur parle autant de la manière de comprendre leur souffrance que de la manière de la soigner.

Quelle place l'islam donne-t-il à la santé mentale ?

Les savants ont réuni les grands buts de la charia en cinq biens à protéger, la religion, la vie, la raison, la descendance et les biens. Al-Ghazâlî les énumère dans son ouvrage al-Mustasfâ, et les juristes rattachent l'interdiction de tout ce qui enivre à la protection de la raison, qu'ils appellent hifz al-'aql. Un musulman qui prend soin de son esprit protège donc l'un des biens que la religion veut préserver.

Le Prophète ﷺ a aussi tenu compte de la souffrance psychique dans la loi elle-même. Il a dit que le calame est levé pour trois personnes, le dormeur jusqu'à ce qu'il se réveille, l'enfant jusqu'à sa puberté et celui qui a perdu la raison jusqu'à ce qu'il la retrouve (Abou Dâwoud, n° 4403). Une personne privée de sa raison n'est donc pas tenue pour responsable de ses actes pendant cette période, et Allah rappelle de façon générale qu'« Allah n'impose à aucune âme une charge supérieure à sa capacité » (sourate Al-Baqara, 2:286).

Le Prophète ﷺ veillait enfin à l'équilibre de ses compagnons. Quand il a appris que 'Abdallah ibn 'Amr jeûnait tous les jours et priait toute la nuit, il lui a demandé de jeûner certains jours seulement et de dormir une partie de la nuit, en ajoutant « Ton corps a un droit sur toi, tes yeux ont un droit sur toi et ton épouse a un droit sur toi » (Al-Boukhari, n° 5199). Le manque de sommeil, l'épuisement et une vie de couple négligée pèsent vite sur le moral.

Être triste ou angoissé, est-ce un manque de foi ?

Le Coran raconte la détresse des prophètes et des pieux sans jamais la leur reprocher. Ya'qûb a pleuré son fils Yûsuf au point que ses yeux ont blanchi de chagrin (sourate Yûsuf, 12:84), et il a dit « Je ne me plains qu'à Allah de mon affliction et de mon chagrin » (12:86). Maryam, seule au moment d'accoucher, s'est écriée « Hélas, si seulement j'étais morte avant cela et que l'on m'ait complètement oubliée » (sourate Maryam, 19:23). Un croyant peut donc traverser la plus grande détresse en gardant sa foi entière.

Le Prophète ﷺ connaissait ces états, puisqu'il demandait à Allah de l'en protéger. Anas rapporte qu'il avait l'habitude de dire cette invocation.

اللَّهُمَّ إِنِّي أَعُوذُ بِكَ مِنَ الْهَمِّ وَالْحَزَنِ، وَالْعَجْزِ وَالْكَسَلِ، وَالْبُخْلِ وَالْجُبْنِ، وَضَلَعِ الدَّيْنِ وَغَلَبَةِ الرِّجَالِ

« Allâhumma innî a'ûdhu bika min al-hammi wal-hazan, wal-'ajzi wal-kasal, wal-bukhli wal-jubn, wa dala'i ad-dayni wa ghalabati ar-rijâl » — ô Allah, je cherche refuge auprès de Toi contre le souci et la tristesse, contre l'incapacité et la paresse, contre l'avarice et la lâcheté, contre le poids des dettes et la domination des hommes.

— Al-Boukhari n° 6369

Allah récompense aussi le croyant pour ces souffrances. Le Prophète ﷺ a dit qu'aucune fatigue, aucune maladie, aucun souci, aucune tristesse, aucun tort ni aucune peine n'atteint le musulman, pas même une épine qui le pique, sans qu'Allah n'efface par cela une partie de ses péchés (Al-Boukhari, n° 5641, et Mouslim, n° 2573).

Les pensées qui s'imposent à l'esprit malgré soi, fréquentes dans l'anxiété et le waswas, ne comptent pas non plus comme des fautes. Le Prophète ﷺ a dit qu'Allah pardonne à sa communauté ce que les âmes se murmurent, tant qu'elles ne le mettent pas en acte et ne le prononcent pas (Al-Boukhari, n° 5269, et Mouslim, n° 127). Si ces pensées reviennent sans cesse, il s'agit souvent de waswas, et il existe des moyens concrets de s'en libérer.

Que disaient les savants musulmans des maladies de l'âme ?

Au IXe siècle, le savant Abû Zayd al-Balkhî (850-934), originaire de Balkh dans l'actuel Afghanistan, a écrit Masâlih al-Abdân wa al-Anfus, « Ce qui est bon pour les corps et les âmes ». Il y consacre une partie entière aux troubles de l'âme, la colère, la tristesse, la peur et les obsessions, et il sépare la tristesse qui a une cause connue, comme un deuil, de celle qui vient du corps sans raison apparente. Pour soigner la peur, il conseille d'opposer aux pensées inquiétantes des pensées plus justes et de se confier à un ami de confiance, une méthode que beaucoup de psychologues comparent aujourd'hui aux thérapies cognitives et comportementales.

Son livre était presque oublié quand le psychologue soudanais Malik Badri l'a fait redécouvrir, avec une étude et une traduction anglaise publiées en 2013 sous le titre Abu Zayd al-Balkhi's Sustenance of the Soul. Malik Badri avait déjà publié en 1979 The Dilemma of Muslim Psychologists, où il invitait les psychologues musulmans à ne plus appliquer sans réfléchir des théories construites loin de leur foi.

Al-Ghazâlî consacre de longs chapitres de son Ihyâ' 'Ulûm ad-Dîn aux merveilles du cœur et à l'éducation de l'âme. Ibn al-Qayyim décrit les maladies du cœur dans Ighâthat al-Lahfân, et il ouvre dans Zâd al-Ma'âd un chapitre entier sur la façon dont le Prophète ﷺ soignait l'angoisse, le souci et la tristesse. Dans le même livre, il distingue deux sortes de crises, celles qui viennent des mauvais esprits et celles qui viennent d'un déséquilibre du corps, dont le traitement revient aux médecins.

Les sociétés musulmanes ont aussi construit des lieux de soin. Nûr ad-Dîn a fondé à Damas, au XIIe siècle, un bîmâristân qui servait à la fois d'hôpital et d'école de médecine. Au Caire, l'hôpital du sultan Qalâwûn, construit à la fin du XIIIe siècle, recevait les malades de tous les milieux, y compris les malades de l'esprit. Dans plusieurs de ces hôpitaux, des musiciens et des conteurs venaient apaiser les patients.

SavantÉpoqueOuvrageCe qu'il a apporté
Abû Zayd al-Balkhî850-934Masâlih al-Abdân wa al-AnfusLe lien entre santé du corps et santé de l'âme, la tristesse avec ou sans cause connue, les pensées contraires pour calmer la peur
Al-Ghazâlî1058-1111Ihyâ' 'Ulûm ad-DînLes merveilles du cœur, l'éducation de l'âme et le soin de ses défauts
Ibn al-Qayyim1292-1350Ighâthat al-Lahfân, Zâd al-Ma'âdLes maladies du cœur et la façon dont le Prophète ﷺ traitait l'angoisse, le souci et la tristesse
Malik Badri1932-2021The Dilemma of Muslim Psychologists (1979)Une psychologie qui tient compte de la foi, et la redécouverte d'Al-Balkhî

Djinn, mauvais œil ou trouble psychique, comment faire la part des choses ?

Dans beaucoup de familles, on met vite une angoisse ou une dépression sur le compte du mauvais œil, de la sorcellerie ou d'un djinn. Émilie Mautret, Pierre Thomas et leurs collègues ont pourtant analysé, dans une étude publiée en 2013 par la revue L'Information psychiatrique, l'enquête Santé mentale en population générale menée au Maghreb et dans le Nord-Pas-de-Calais. Moins de 5 % des personnes musulmanes interrogées donnaient une cause religieuse aux troubles psychiques, et très peu se tournaient vers des soins religieux ou traditionnels.

Les savants reconnaissent l'existence du mauvais œil, de la sorcellerie et des atteintes des djinns, et la roqya garde toute sa place comme soin légitime. Ibn al-Qayyim renvoie pourtant lui-même aux médecins les crises qui viennent du corps. Dans sa fatwa n° 16383, Islamweb conseille au malade de suivre le traitement d'un psychiatre de confiance tout en récitant Âyat al-Kursî, les deux dernières sourates du Coran et la fin de la sourate Al-Baqara.

Il vaut donc mieux associer les deux. Consultez un médecin ou un psychologue pour ce qui relève de la santé, faites votre roqya vous-même ou demandez-la à une personne sérieuse, et méfiez-vous de quiconque vous demande d'arrêter un traitement ou voit un djinn derrière chaque symptôme.

Quels outils l'islam donne-t-il pour prendre soin de son esprit ?

1. La prière et le rappel d'Allah

Allah dit « C'est par le rappel d'Allah que les cœurs s'apaisent » (sourate Ar-Ra'd, 13:28) et « Ô les croyants, cherchez secours dans l'endurance et la prière » (sourate Al-Baqara, 2:153). Cinq fois par jour, la prière vous oblige à vous arrêter, à respirer et à confier à Allah ce que vous portez. Les adhkâr du matin et du soir et la lecture du Coran prolongent ce rendez-vous au fil de la journée, et beaucoup de croyants y trouvent le socle de leur paix intérieure.

2. Les invocations du Prophète ﷺ contre l'angoisse

Ibn 'Abbâs rapporte que le Prophète ﷺ disait cette invocation dans les moments d'angoisse.

لَا إِلَهَ إِلَّا اللَّهُ الْعَظِيمُ الْحَلِيمُ، لَا إِلَهَ إِلَّا اللَّهُ رَبُّ الْعَرْشِ الْعَظِيمِ، لَا إِلَهَ إِلَّا اللَّهُ رَبُّ السَّمَاوَاتِ وَرَبُّ الْأَرْضِ وَرَبُّ الْعَرْشِ الْكَرِيمِ

« Lâ ilâha illa Allâh al-'Azhîm al-Halîm, lâ ilâha illa Allâh rabbu al-'archi al-'azhîm, lâ ilâha illa Allâh rabbu as-samâwâti wa rabbu al-ardi wa rabbu al-'archi al-karîm » — il n'y a de divinité qu'Allah, l'Immense, le Longanime, il n'y a de divinité qu'Allah, le Seigneur du Trône immense, il n'y a de divinité qu'Allah, le Seigneur des cieux, le Seigneur de la terre et le Seigneur du noble Trône.

— Al-Boukhari n° 6346, Mouslim n° 2730

Ibn Mas'ûd rapporte aussi que le Prophète ﷺ a promis à celui qui dit l'invocation suivante qu'Allah ferait disparaître son souci et sa tristesse et les remplacerait par la joie.

اللَّهُمَّ إِنِّي عَبْدُكَ، ابْنُ عَبْدِكَ، ابْنُ أَمَتِكَ، نَاصِيَتِي بِيَدِكَ، مَاضٍ فِيَّ حُكْمُكَ، عَدْلٌ فِيَّ قَضَاؤُكَ، أَسْأَلُكَ بِكُلِّ اسْمٍ هُوَ لَكَ، سَمَّيْتَ بِهِ نَفْسَكَ، أَوْ أَنْزَلْتَهُ فِي كِتَابِكَ، أَوْ عَلَّمْتَهُ أَحَدًا مِنْ خَلْقِكَ، أَوِ اسْتَأْثَرْتَ بِهِ فِي عِلْمِ الْغَيْبِ عِنْدَكَ، أَنْ تَجْعَلَ الْقُرْآنَ رَبِيعَ قَلْبِي، وَنُورَ صَدْرِي، وَجِلَاءَ حُزْنِي، وَذَهَابَ هَمِّي

« Ô Allah, je suis Ton serviteur, fils de Ton serviteur, fils de Ta servante, mon toupet est dans Ta main, Ton jugement s'accomplit sur moi, Ton décret à mon égard est juste. Je Te demande, par chaque nom qui T'appartient, par lequel Tu T'es nommé, que Tu as révélé dans Ton Livre, que Tu as enseigné à l'une de Tes créatures ou que Tu as gardé dans la science de l'invisible auprès de Toi, de faire du Coran le printemps de mon cœur, la lumière de ma poitrine, ce qui dissipe ma tristesse et fait partir mon souci. »

— Ahmad n° 3712, jugé authentique par Al-Albânî

3. Le corps, l'entourage et la confiance en Allah

Le Prophète ﷺ comparait le bon compagnon au vendeur de musc et le mauvais au forgeron qui souffle sur son feu (Al-Boukhari, n° 2101). Les personnes que vous fréquentez, et aujourd'hui les écrans que vous regardez des heures durant, pèsent sur votre moral, et il vaut la peine de choisir ce qui vous tire vers le haut. 'Âisha recommandait aussi la talbina, une bouillie d'orge au lait, en rapportant que le Prophète ﷺ disait qu'elle repose le cœur du malade et enlève une partie de sa tristesse (Al-Boukhari, n° 5417). Vous pouvez préparer vous-même cette recette prophétique contre la tristesse.

Le Prophète ﷺ a aussi décrit l'attitude intérieure qui protège le croyant, en disant « Comme l'affaire du croyant est étonnante, tout est un bien pour lui. S'il lui arrive un bonheur, il remercie, et c'est un bien pour lui. S'il lui arrive un malheur, il patiente, et c'est un bien pour lui » (Mouslim, n° 2999). Les savants appellent tazkiyat an-nafs ce travail de patience, de gratitude et de confiance en Allah, que le croyant mène tout au long de sa vie.

Quand faut-il consulter un professionnel ?

Le Prophète ﷺ a dit « Soignez-vous, car Allah n'a pas placé de maladie sans lui placer un remède, à part une seule, la vieillesse » (Abou Dâwoud, n° 3855). Ce hadith s'applique aussi aux troubles psychiques, et il est donc permis de consulter un psychologue tant qu'il n'utilise aucun moyen interdit par la religion, selon Islamweb.

Il faut consulter sans attendre si vous vivez un ou plusieurs de ces signes depuis plus de deux semaines :

  • une tristesse ou une angoisse présente presque tous les jours ;
  • un sommeil ou un appétit très perturbés ;
  • une perte d'envie pour ce qui vous faisait plaisir, y compris la compagnie de vos proches ;
  • des difficultés à travailler, à étudier ou à accomplir vos prières ;
  • des pensées qui tournent en boucle et que vous n'arrivez pas à arrêter ;
  • le besoin de vous isoler de tout le monde.

Si des idées de mort ou de suicide vous traversent l'esprit, appelez tout de suite le 3114, le numéro national de prévention du suicide, gratuit et joignable 24 heures sur 24, ou le 15 en cas d'urgence. Allah dit « Et ne vous tuez pas vous-mêmes, Allah est certes Miséricordieux envers vous » (sourate An-Nisâ', 4:29). Ces pensées ne font pas de vous un mauvais croyant, mais vous avez besoin d'être aidé dès maintenant.

On consulte un psychiatre, qui est médecin, pour poser un diagnostic et prescrire un traitement si besoin, et un psychologue pour un accompagnement par la parole, parfois avec des thérapies cognitives et comportementales. Si vous préférez être suivi par quelqu'un qui partage votre foi, voici ce qu'un thérapeute musulman peut faire pour vous. Prendre un antidépresseur prescrit par un médecin est permis, et Islamweb, dans sa fatwa n° 100658, ne pose qu'une réserve, l'absence de substance enivrante, en ajoutant que la nécessité l'autorise quand il n'existe pas d'autre traitement.

Que peut vous apporter la psychologie islamique ?

Beaucoup de musulmans repoussent la consultation parce qu'ils craignent qu'un thérapeute ne comprenne pas leur foi, ou qu'il leur conseille des choses contraires à la religion. Sur Sagesse au Naturel, les accompagnants en psychologie islamique travaillent à partir du Coran, de la Sunna et des savants classiques comme Ibn al-Qayyim, avec la purification de l'âme au centre du suivi. Ils accompagnent l'anxiété et le stress chronique, le waswas, les dépressions légères à modérées et la perte de sens, les difficultés de couple et de famille, le deuil et les épreuves de la vie. Leur accompagnement vient en complément des soins, ne pose pas de diagnostic médical et oriente vers les professionnels de santé quand la situation le demande.

Les consultations ont lieu à distance. Les hommes peuvent être suivis par Frédéric Mohamed, et les femmes par Elisabeth ou par Na'ilah, qui accompagne plus particulièrement les difficultés propres aux femmes. Découvrir les consultations de psychologie islamique.